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Le décentrage
« J’arrivais enfin dans la salle de réunion après avoir déposé ma fille à l’hôpital, et avoir récupéré des documents importants à la mairie concernant mon entreprise. Mais je ne comprends pas, mon interlocuteur étranger qui m’attendait m’a accueilli avec une certaine agressivité franche concernant mon retard. Il a calé un autre rendez-vous juste après le nôtre, et se plaint fortement qu’il y sera en retard lui aussi maintenant ! » (Récit modifié)
Une situation interculturelle est un contexte où interagissent deux ou plusieurs personnes de différentes cultures (ethnique, nationale, de métier, etc.). Lors de cette rencontre, les personnes en présence reçoivent des uns des autres des informations qui leur semblent plus ou moins étranges (vêtements, façons de parler, de communiquer, etc.) jusqu’à parfois être heurtés par des valeurs exprimées qui s’opposent aux leurs propres. En fonction de l’intérêt et de la motivation à maintenir la rencontre (un contrat de travail, une négociation, une collaboration, etc.), il est primordial de ne pas réagir instinctivement à ce qui cause un malaise d’une intensité parfois difficile à gérer.
« Je reçois dans mon cabinet de nombreuse jeunes filles et femmes qui ont été excisées, c’est devenu par une longue expérience, ma spécialité en tant que psychologue. Mais jamais je n’ai voulu rencontrer une exciseuse traditionnelle, de toute ma vie jamais ! Jusqu’à cette femme que j’accueille comme il le faut dans mon bureau et qui, une fois bien assise devant moi, m’annonce qu’elle est cette femme-là, celle que je n’ai jamais voulu accepter ! Elle est en détresse psychologique et je dois alors créer un lien de qualité entre une psychologue et sa patiente, un lien propice à un travail de soin efficace. » (Récit modifié)
Le décentrage, c’est ça. C’est arriver à repérer ce qui se joue en nous émotionnellement, presque psychologiquement, prendre le temps d’une analyse, d’une cognition, pour comprendre ce qui nous fait surréagir (les valeurs sont les éléments les plus sensibles), afin de s’extraire de notre carcan culturel et tenter un rapport plus distancier avec la personne ou la situation. Il s’agit d’accepter et d’intégrer une part de l’autre, de valider une partie de l’autre. Et cette validation nous sera retournée comme contre validation. Nous pouvons alors commencer à interagir ensemble avec plus de confiance, d’espace d’échange et de partage, où l’intime va pouvoir se diffuser un peu.
Cependant, alléger son appui sur ses valeurs porte en soi sa part d’inquiétude, d’angoisse, d’instabilité presque identitaire. Or, nous le savons, l’interaction va se terminer très bientôt, et dans une heure nous retournerons à qui nous sommes dans notre culture, notre identité, notre confort émotionnel et psychologique : un être de tel âge, de tel métier, de tel statut, reconnu ainsi dans mon groupe social et en cohérence culturelle avec ma société, à l’aise avec ma langue, mes références intellectuelles partagées, en évolution vers un moi futur désirable, acceptable, atteignable, etc.
Ecoutez l’étranger ou l'étrangère, le ou la migrante, le ou la demandeuse d’asile. Pour ces personnes, le décentrage est à l’œuvre constamment, quotidiennement, pas de répit : un déclassement professionnel, un statut social différent, un handicap langagier, des références culturelles inopérantes pour une socialisation digne et efficace, une identité à réagencer, une adaptation à de nouvelles conditions économiques, un futur qui se profile dans la confusion, etc. Cependant, la durée de présence dans le pays étranger finit par favoriser la mise en cohérence de tous les nouveaux aspects culturels qu’il ou elle découvre. La façon locale de s’habiller s’aligne avec le climat, avec la tradition, etc. ; les façons de communiquer s’alignent avec l’histoire du pays, avec les valeurs éducatives, etc. ; le respect s’exprime finalement autrement que chez moi, mais pas forcément moins, etc.
Ainsi, avec peu de connaissance de la culture de l’autre, nous percevons souvent une personne étrangère par son incohérence culturelle et par le manque de lien « sémantique » entre le peu de ce qui nous en est visible : son accent, la forme de sa politesse, ses vêtements, son rapport au genre, au temps, sa communication paraverbale, etc. Ces morceaux de culture ne sont pas suffisants pour extraire la personne d’une identité simplifiée qui persiste dans « l’étrange ».
Et il fort probable qu’en retour, nous autochtones soyons perçus dans une plus grande cohérence culturelle, dû à l’acculturation de l’étranger ou l’étrangère en cours depuis un certains temps dans notre pays, 6 mois, un an, 3 ans, etc. « Ce bénévole me vouvoie, mais c’est normal, je comprends, c’est comme ça qu’ils font ici. Ça met une distance, une différence entre nous, mais c’est une distance rassurante en France, protectrice même, même si c’est moins chaleureux. Ils sont vraiment très gentils ces bénévoles ».
Ainsi, le décentrage ne peut se réaliser pleinement qui s’il s’intègre et se travaille en même temps que les autres compétences interculturelles, qui sont : la connaissance de la culture de l’autre, des théories de l’interculturel et de l’interculturation (engagement dans les différences culturelles), la curiosité et l’écoute active, une flexibilité identitaire, et surtout… du temps, comme pour toutes compétences.
Philippe Donzé
le 5 mars 2026
